Comme vous le savez, Faire pays dans un pays est une proposition d’organisation socio-politique territoriale formulée par le front social des actrices et acteurs des temps présents. Son objectif est d’installer un autre type de légitimité en face et dans le temps de la légalité existante. Elle nous parait aujourd’hui plus pressante que jamais.
Cette proposition s’inscrit concrètement dans des territoires ayant au moins deux caractéristiques : ils sont formés sur base de bassins versants de ruisseaux ou de rivières et sont peuplés par des communautés d’habitantes et d’habitants comptant au plus 5000 personnes, plutôt moins, beaucoup moins. Ils permettent d’élaborer toutes les sortes d’alliances et de solidarités, de mettre sur pied des institutions autonomes ou des contre-dispositifs et de générer des pratiques ou des usages non digérables par le capitalisme, sur la base de la mutualisation de territoires, de temps, de moyens et de savoirs.
C’est cette proposition que nous travaillerons lors d’un premier labo de pays qui se déroulera à Anderlues du jeudi 31 août au dimanche 3 septembre inclus. Et nous la discuterons avec nos amies et nos amis de l’Hôtel du Peuple, situé dans l’ancienne poste d’Anderlues occupée depuis une année à peu près, servant de centre social (donnerie, cantine, maraîchage, …) et d’hébergement pour quelques personnes (toutes les chambres sont occupées).
Le 31 août s’élancera la marche de la Haine, de sa source (située à Anderlues) jusqu’à sa confluence avec l’Escaut (à Condé, juste derrière la frontière) : 60 km en trois jours. Et du 1er au 3 septembre, sont prévues plus localement une marche du pays comestible, une marche du vide et des cabanes ainsi qu’une marche du pays, bien entendu. Et puis, des rencontres collectives et individuelles pour travailler l’idée du pays avec les habitant.es, un soutien à la lutte locale contre la promotion immobilière, etc….
Ça se trouve à l’Hôtel du Peuple, chaussée de Charleroi 20 à Anderlues et on sera là du 1er au 3 de 10 à 18.00 et il y aura de quoi boire et manger, comme d’habitude…
Contact : info@aadtp.be
L’aventure du DKartier

On part affronter le froid et on trouve un havre de chaleur
A l’entrée de l’hiver 2022, au moment où les fournisseurs de chauffage et d’électricité avaient profité du conflit ukrainien et des sanctions contre la Russie et son gaz pour envoyer des factures impayables, nous annoncions le lancement de l’opération Dkartier.
L’idée était d’ouvrir le DK deux jours par semaine, le mercredi et le dimanche, pour accueillir les gens du quartier (place Bethléem à Saint-Gilles) et plus largement toutes celles et ceux qui voulaient y passer un moment, seuls, en famille ou avec des amis. En plus de ses infrastructures mêmes, de ses fauteuils, tables, chaises, jeux pour enfants, kicker, petit coin pour petits et grands besoins…, le lieu mettait gratuitement à la disposition des usagers de la bonne soupe maison, du thé et du café. Les visiteurs de passage pouvaient venir se reposer, travailler, faire des rencontres dans un local chauffé, sans qu’il leur en coûte rien.
Parmi les Acteurs et Actrices des Temps Présents, qui sont à l’initiative du Dkartier, certains s’étaient interrogés : le projet ne s’apparentait-il pas à une action caritative plutôt qu’à une action politique ? Six mois plus tard, quel bilan peut-on en tirer ? Il tient en quelques mots : le Dkartier est une chose formidable ! Et donc doit continuer, par grand chaud comme par grand froid.
Tout faux, tout bon
Pourtant, à bien y regarder, aucune des raisons qui ont présidé à sa mise en place n’ont vraiment été rencontrées. Si nous pensions anticiper les effets d’un hiver qui s’annonçait rigoureux, il nous a fallu constater comme tout le monde qu’il n’était pas si terrible. Si nous pensions répondre à cet hiver sibérien en favorisant l’apprentissage collectif de techniques de SlowHeat (c’est-à-dire rechercher la sensation de chaleur la plus adaptée à chacun.e plutôt que recourir à une température générale normative), il nous a fallu convenir que nos plaids, nos bouillottes et nos radiants balbutiants n’ont pas eu vraiment d’usage. Si nous pensions que le mercredi et le dimanche étaient les journées idéales pour accueillir les habitant.es du quartier, nous avons dû rapidement revoir notre position sur ce point également. Certes, le dimanche a bel et bien rempli sa fonction en accueillant plutôt des familles. Le mercredi, par contre, s’est révélé fort peu adapté aux mamans et aux enfants. Nous avons passé bien des après-midis à patienter vainement, café et soupes préparées, que quelqu’un rentre profiter des jeux de société ou des tables de conversations. Les choses ont changé lorsque nous avons déplacé le DKartier au jeudi, jour où notre voisine, l’asbl Grand Froid, ouvre ses portes pour fournir des vêtements à des personnes vivant en grande précarité. Beaucoup sont alors passés d’une maison à l’autre.
S’approprier le lieu
Et l’action politique ? Nous savions qu’il faudrait des semaines, voire des mois, pour fabriquer des pratiques sinon communes au moins un peu collectives.
Mais ce n’est pas non plus vraiment cela qui s’est passé. Ce n’est pas le temps qui s’est imposé comme facteur d’appropriation du lieu. Si le Dkartier est devenu un moment incontournable de la vie du Dk, c’est parce qu’il s’est auto-institué en refusant la proposition énoncée et en la remplaçant par la sienne.
Les personnes sans abri qui constituent une bonne part des participant.es au Dkartier du jeudi ont ainsi investi le lieu sans en confisquer les autres usages : le Dkartier n’est pas devenu une base arrière pour elles seules, mais une sorte de repaire/repère dans la ville, dépassant le quartier où est situé le Dk, et ouvrant sur des usages variés : on s’y pose sans contrainte, on vient y dessiner ou peindre, on prend un café, on mange ce que Tho ou Dirk ont préparé avec les légumes récupérés par Jean-Pierre au marché matinal Mabru, on joue au kicker.. Le dimanche, les participant.es sont un rien différents. Peut-être que ce qui les distingue, c’est que plusieurs usagers de ce jour-là participent activement à la vie du lieu : récurage de la cuisine, préparation d’un petit plat, pelage de légumes, rangement du bar, arrosage des plantes…
En réalité, les usages que les personnes ont de l’espace sont extrêmement variés mais ils se conjuguent dans une sorte de justesse improbable. S’y côtoient des personnes qui viennent consommer une soupe ou un café et repartent assez vite après avoir dit « grand merci », d’autres qui, après s’ètre sustentés, s’installent pendant quelques heures dans les fauteuils pour y piquer un roupillon – décidément dormir dans la rue n’est pas de tout repos. Certaines des personnes rencontrées paraissent vivre en grande détresse psychique mais semblent trouver dans le DK un endroit où elles s’apaisent petit à petit, de semaine en semaine. On y croise aussi des familles qui viennent au DK avec leurs enfants pour pouvoir leur préparer un « vrai repas » ; des désormais habitués du lieu, non pas seulement du DKartier mais du DK tout court et qui s’y investissent… Et puis il y a les artistes, ceux et celles qui descendent dans l’atelier de Jehanne, ceux et celles qui s’installent en haut et peignent leur parcours, leur envie… Décidément sans Jehanne et son énergie, sa bienveillance et son grain de folie, le Dkartier ne serait pas ce qu’il est.
Un bout du pays dans le pays
Mais le DKartier c’est peut-être avant tout une posture, du don et du contre-don. Cela parait banal mais ça s’est construit au fil des mois à travers de multiples interactions. Des usager.e.s du DKartier qui donnent de leur temps et de leur énergie pour préserver le lieu, qui construisent avec nous l’avenir du DK. Il est désormais habituel que plusieurs personnes amènent aussi un petit quelque chose qu’elles déposent spontanément à l’endroit où il se partage. Puis, il y a les fêtes improvisées. A l’occasion de la Pâque orthodoxe, de l’anniversaire de la petite, on amène à manger, on squatte la cuisine et on prépare un gueuleton qui est partagé avec qui veut. Ainsi s’élabore collectivement, avec ce Dkartier et son économie singulière, sa volonté de faire Commun, son respect des fragilités de chacune et chacun dans un espace d’échange, ainsi se partage un petit bout du pays dans le pays tel que nous le rêvons dans notre Manifeste et à travers nos actions quotidiennes.
Décidément, on est loin de la charité.
APPEL au Dkavenir !
Assemblée pour le Dk des temps à venir
Vous fréquentez et faites vivre le Dk pour y organiser vos luttes, vos réunions, vos conférences, pour y tenir vos ateliers créatifs ou combatifs, pour y déployer votre poésie ou vos expositions, pour y mettre en œuvre des solidarités et des savoir-faire, pour construire d’autres mondes ou faire un pays dans un pays.
Le Dk existe depuis 2019, ses portes ont été ouvertes et le bail signé par les Actrices et Acteurs des Temps Présents avec un appui financier temporaire de certaines structures syndicales et, surtout, la volonté de devenir autonome financièrement à moyen terme sans dépendre d’aucun subventionnement.
Aujourd’hui, malgré notre volonté, créativité et ténacité, malgré le nombre important d’activités, de luttes et de synergies qu’il héberge, le Dk n’est pas encore autonome financièrement et il manque de forces vives pour l’animer au quotidien. Pour assurer sa pérennité, nous avons besoin de vous, personnes, collectifs, associations, structures syndicales, artistes solidaires, qui voulez continuer à fréquentez le DK, qui avez apprécié l’esprit d’accueil et la volonté d’y travailler à l’élaboration d’autres mondes de manière créative et radicale et tenez à ce que le lieu et ses manières de faire perdurent.
Depuis le début, nous savions que ce lieu ne pouvait être porté, humainement et financièrement, que par une dynamique commune.
Vous avez été nombreux à répondre à notre invitation aux assemblées du 22 mars puis du 4 avril. Des pistes concrètes ont été élaborées et déjà, nous nous sentons plus fort.es
Nous vous invitons donc à poursuivre la réflexion le mercredi 26 avril à 18h au DK. Tout reste à construire.
Le futur du Dk c’est déjà ce printemps.
Rendez-vous le mercredi 26 avril à 18h
Au Dk bien entendu
70b rue de Danemark – 1060 Bruxelles
Merci d’avance de bloquer la date d’urgence.
À vous y voir !
Convergence mondiale des bassins versants
Vous avez suivi ce qui s’est passé à Sainte-Soline le 25 mars dernier, dans le département français des Deux‑Sèvres. Vous savez sans doute aussi qu’une menace de dissolution plane au-dessus des Soulèvements de la terre, co-organisateur des manifestations contre les méga‑bassines. Bien qu’il ne soit pas très clair de savoir comment un État peut dissoudre une telle coalition de forces, il reste que cette menace doit être prise très au sérieux.
La criminalisation des luttes climatiques, territoriales, voire syndicales est en route. C’est la manière du gouvernement français d’enclencher sa transition !
Lors de nos discussions avec les ami.es de Bassines Non Merci, de la Confédération paysanne et des Soulèvements de la terre, il est apparu qu’une des pistes de réponse possible était de constituer une sorte de fédération mondiale des bassins versants.
Nous nous proposons de la lancer dès aujourd’hui avec vous, sans attendre !
Car si nous n’avons pas besoin de bassines, sans doute avons-nous besoin de bassins !
A Sainte-Soline, les bassins versants de la Dive et du Mignon, sous-bassins de la Sèvre niortaise
, font désormais partie intégrante de la vie et des préoccupations des habitant.es.
Il est désormais urgent de s’organiser autour des bassins versants, de cette eau qui coule du haut en bas, d’amont en aval, et qui fournit une indication concrète sur tout ce qui est interdépendance, sur tout ce qui est domination, mais aussi sur tout ce qui est redevabilité. Ces bassins de vie vie n’ont actuellement pas de réalité administrative et ne sont pas repérables comme tels sur les cartes ordinaires. Pourtant, ce que le bassin creuse, ce n’est pas seulement un lit, ce sont aussi des questions qui concernent le collectif et le commun. Le bassin nous demande comment nous allons nous y prendre pour supporter ce qui vient du haut et nous tombe sur la tête. Un bassin versant nous ouvre une porte vers au moins trois possibilités : partager un territoire ; faire exister des solidarités ; éprouver l’incertitude mais aussi la rébellion. Ce n’est pas rien !
Nous appelons donc à des convergences de bassins versants à travers la planète…
Dans un premier temps, cette convergence soutiendra les comités et collectifs qui se battent contre les méga-bassines (#jemesouleve) et que l’État français aujourd’hui intimide, criminalise et blesse.
Dans un deuxième temps, ces bassins pourront fournir la base d’une organisation socio‑politique territoriale dont on aperçoit aujourd’hui l’extrême nécessité.
Merci de rejoindre.
L’atelier « pays » des Actrices et Acteurs des Temps Présents
Proposition d’adhésion
En vue d’une formation de l’assemblée générale des bassins versants de l’Escaut, de la Meuse, de la Seine, de l’Yser et du Rhin, englobant les limites du territoire belge
- Toutes les initiatives collectives et communes situées géographiquement dans un endroit précis sont susceptibles d’y participer (une lutte de territoires, une usine en grève, une occupation, une zad, un théâtre, une association, …)
- Pour faire connaître votre adhésion collective à cette proposition, il suffit de nous retourner un bref descriptif tenant en quelques lignes ;
- Sachant qu’une éventuelle décision gouvernementale sur la dissolution des Soulèvements de la Terre est pendante au 12 avril, au plus tôt c’est le mieux !
- Pour renvoyer la fiche, et si vous éprouvez des difficultés à savoir dans quel bassin versant vous vous situez : convergence.bassins@aadtp.be
- Exemple :
Bassin versant de l’Elsbeek, sous-bassin versant de la Senne, relié au bassin versant de la Dyle, relié au bassin versant du Rupel et à celui de l’Escaut
Le Dk
Maison ouverte du collectif des Actrices et Acteurs des Temps Présents, Commune de Saint-Gilles
POUR une convergence mondiale des bassins versants
Témoignage depuis les champs de Lützerath

L’histoire des mines de charbon à ciel ouvert en Allemagne ne date pas d’un hier indéfini.
La plus grande région d’exploitation, qui est aussi la plus grande d’Europe, se situe à l’ouest de l’Allemagne dans le bas-Rhin, entre les villes d’Aix-la-Chapelle, Cologne et Mönchengladbach. On y extrait de la lignite depuis le 18ième siècle, et, depuis le 19ième, avec l’avènement du chemin de fer, à échelle industrielle. À partir des années cinquante du siècle dernier, plus ou moins 300 villages, ont été démolis pour faire de la place aux mines qui entraînent la dévastation environnementale la plus importante et la plus polluante qui ait été inventée. La superficie des trous ainsi creusés dans la région est actuellement de 9907 hectares.
L’histoire de la lutte contre les mines et la multinationale qui les gère et engrange leurs profits est plus récente. Les moments les plus marquants ont très vraisemblablement été l’occupation, les deux évictions et les deux réoccupations du Hambacher Forst, la forêt de Hambach, entre 2012 et 2014, qui a eu comme résultat le sauvetage provisoire de cette forêt qui date de la préhistoire et s’étend sur une surface de 500 hectares. Il faut aussi rappeler l’initiative citoyenne Alle Dörfer Bleiben, Tous les Villages Restent, qui se bat contre la démolition de huit villages menacés par l’extension supplémentaire des mines ; et puis, dernièrement, l’occupation du village de Lützerath par des activistes déterminés.
En décembre 2022 une camarade qui habite une cabane sur un chêne dans la forêt de Hambach est venue nous rencontrer au DK, à l’occasion de notre exposition sur la ZAD d’Arlon pour nous esquisser de manière généreuse et fine la situation. Dès lors, l’envie était grande de faire un bref séjour à Lützerath, mais les événements en ont décidé autrement. Début janvier 2023, la police a commencé à encercler le village, avec le support de canons à eau motorisés, de chevaux et de chiens.
Le samedi 14 janvier a eu lieu la manifestation pour s’opposer à l’évacuation du village occupé de Lützerath en Allemagne. Selon les organisateurs 35 000 personnes y ont participé. À l’issue de la manifestation, rapportent les médias allemands, des dizaines de policiers ont été blessés, nos camarades allemands quant à eux évoquent des dizaines de blessés dans les rangs des manifestants, dont plusieurs graves et une personne dans un état critique. Le lendemain, les médias internationaux de leur côté annoncent ou déplorent l’interpellation par la police de l’icône activiste climatique Greta Thunberg.
Première impression, sous la pluie, embouteillages de voitures aux abords d’un village, une dizaine de bus immobiles à côté de la route, ciel gris bas et plat, files indiennes de piétons pressés auxquels nous nous fions. À travers champs gorgés d’eau nous arrivons au bord du trou, profond de quarante mètres, étendu à perte de vue, en bas une excavatrice à l’arrêt gardée par une cohorte d’employés de la RWE coiffés de casques oranges. (La RWE AG, exploitant de cette mine de lignite à ciel ouvert, ainsi que des autres trous qui défigurent la région, j’ai fait mes quelques recherches : Rheinisch-Westfälisches Elektrizitätswerk Aktiengesellschaft, fondée en 1898, le 1er mai 1933 tous les membres de sa direction prennent la carte du parti nazi comme un seul homme, aujourd’hui sur sa page d’accueil il y a des images d’éoliennes en haute mer.) Un homme en chapeau et redingote noirs descend seul la falaise de sable. Des employés du géant de l’électricité se précipitent dans sa direction, il remonte un peu la pente, sort un harmonica de sa poche, commence à jouer, les gars se dispersent, presque paniqués. (Nos camarades ninjas avaient raison, il suffit de six personnes au bon endroit au bon moment pour faire tomber un empire. Ou, en l’occurrence, d’un air de musique pour entraver la marche lisse d’une multinationale.) La présence incessante de l’hélicoptère étire le ciel vers le haut. Lützerath est là-bas, là où il y a ce qu’il reste d’arbres à l’horizon. Une évidence, il faut y aller, nous y allons, loin de la manifestation officielle, autour de nous, combien ?, mille, peut-être deux mille personnes. Dans les mottes de boue collante aux semelles, le premier cordon de police est assez facilement bousculé mais il y a déjà des blessés de notre côté alors qu’aucune violence n’est utilisée, nous sommes seulement des corps conscients qui avançons. Ensuite la grêle et un talus avec un deuxième cordon devant lequel nous piétinons. Accueillies par des cris soulagés, des personnes, beaucoup de personnes, arrivent de la manifestation, le cordon est contourné et patauge dans l’embarras, un troisième est rapidement repoussé sur un champ d’épinards, une euphorie passagère s’empare de nos ventres, nous nous approchons de près. Je voix la peur derrière la visière d’un jeune flic qui recule à la hâte. Devant les quelques arbres du hameau de Lützerath, des centaines de camionnettes de police garées capots contre pare-chocs arrières, une clôture en métal et un nouveau cordon de flics, ostensiblement agressif celui-ci. Derrière ce rempart, encerclés, tiennent bon les derniers activistes résistants à l’expulsion et ainsi à l’agrandissement de la mine. Les unités d’intervention de la police provoquent, matraquent des gens paisibles qui bavardent ou roulent une cigarette, de nouveau des personnes blessées sont amenées vers l’arrière. Nous sommes obligés de constater que percer s’avérera impossible, or nous avons vraiment essayé. Regard crépusculaire sur les cabanes dans les arbres, le mât où se tenait debout une silhouette, les hangars où se trouvaient des ateliers d’artistes et des espaces de répétition, microcosme voué à la destruction. La grande déception, ne pas avoir pu entrer dans le hameau. Un canon à eau motorisé est actionné mais il y a tellement de vent d’en face que le jet se retourne sur soi et mouille les uniformes. À ce moment-là, pour la deuxième fois de la journée, j’ai la camarade Étincelle au téléphone, elle habite avec d’autres non loin de là dans une forêt occupée à côté d’un autre trou, d’une encore plus grande superficie, les flics ont entouré toute la forêt les empêchant de nous rejoindre. (Par contre, elles et ils bloqueront une excavatrice dès le surlendemain.) Le début de la nuit nous enveloppe lorsque nous rebroussons, nous frayant un chemin contre un vent de plus en plus puissant. Au bout du champ de vision, à droite de l’obscurité, la ligne lumineuse des camionnettes de police maintenue sur des kilomètres, à gauche les lampes illuminant l’excavatrice, symbole opérationnel d’un monde qui vide la terre et qui déterre nos morts. Expertises et contre-expertises n’y changent rien. Et oui, certes, comme l’affirment toutes celles et tous ceux qui s’expriment à ce sujet, il s’agit assurément d’une lutte pour la protection du climat, mais ce qu’on omet la plupart du temps de mentionner, c’est qu’il s’agissait aussi dans ces cabanes juchées dans les arbres, ces granges et cette ferme médiévale classée patrimoine historique, occupées depuis plus de deux ans, d’inventer d’autres manières créatives et égalitaires de refaire société en dehors des psychoses du capitalisme prédateur, d’habiter nos territoires en prenant soin de toutes les formes du vivant. Cette tentative indispensable meurt aujourd’hui à Lützerath. Et renaîtra bientôt ailleurs. Afin de se multiplier.
Tom Nisse
Ce témoignage, sans l’introduction, a été publié dans Lundi matin, numéro 367, le 23 janvier 2023.

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